Humano - Sobre mi pintura

DE LA FORME

Nous partagerons, dans l’expérience du monde, la connaissance de ce qu’il existe des lieux de pouvoir d’où nous pouvons l’entrevoir sous un jour inédit. Des emplacements où notre centre de gravité psychique se modifie, “sitios” où nous naissons à une modalité particulière de l’être ; comme il existe des objets de pouvoir et des pratiques propitiatoires.

C’est à une observation infiniment prosaïque et triviale que je fais allusion. Le mystère du monde ne se pare d’aucune sémiotique prestigieuse à l’intention d’un public, et de la petite monnaie du sens dont l’effroi humain s’efforce de faire un rempart, l’histoire ne nous enseigne qu’une chose avec certitude : elle n’aura plus cours demain.

“Pouvoir” est, ici, simplement, l’infinitif du verbe évoquant la capacité de faire. En ce sens le pouvoir se distingue radicalement de la réflexion. Réfléchir, ce n’est pas agir, c’est plutôt diluer.

De l’artiste (que notre culture se plaît, douteusement, à distinguer de l’homo-faber en général) : sa pratique créatrice est une danse cérémonielle où quelque chose s’expose ; où l’économie du risque est impossible. L’officiant y affronte, une fois de plus, la verticalité vertigineuse du bébé pour formuler une convocation. Pour un peintre, cette pratique peut se décrire comme rencontre inventée d’une forme “déjà là”, dans l’aléa provoqué, à laquelle l’officiant affecte une valeur ajoutée qui ne saurait être que trompeusement du sens. C’est que l’ordre ne peut que se gérer, et, du catalogue formel que nous possédons (ou qui nous possède ?) en mémoire ne jaillira rien. Pas de saut qualitatif ici sans le levain du chaos, rien de nouveau en l’absence des zéfirs précurseurs de la présence dionysiaque, pas de jeux d’échec sans le fou.

Des modus operandis de la dynastie d’arpenteurs de no man’s land dont Aguilar tire ses lettres de créance, nous avons quelque idée par les observations de Léonard de Vinci : la genèse du tableau ne consiste pas en la sommation d’objets mis en ordre par une logique narrative. C’est la rencontre d’indices fortuits et du désir narratif.

Il conseille au peintre de commencer par maculer aléatoirement (en y jetant une éponge chargée de peinture) la surface vierge, puis de chercher à y distinguer et parfaire une image “déjà là”, dans les taches, qu’il découvre.

Ainsi, le bestiaire des grottes préhistoriques est souvent superposé à des reliefs suggestifs du rocher ; ainsi voyons nous bien des choses dans les volutes de fumée, le moutonnement des nuages et une part de l’art dit abstrait de ce siècle s’est attaché à la production de ces accidents précurseurs.

Aguilar ne semble pas croire que s’en tenir là fasse sens ou image ; Par la profusion cursive son procédé s’apparente à l’écriture automatique. La fougue de son trait nous suggère plutôt qu’il s’expose, fildefériste, à l’aléa d’un jaillissement où la dextérité graphique autorise la vacuité conquise du médium et où la main, libérée d’un assujettissement au volontaire livre, à l’instar du sismographe, l’indice et l’écho d’une mécanique tectonique hors d’atteinte.

Quelque œuvre que ce soit ne vaut que par le lapsus (cet “acte manqué” réussi) ; par ce qui a “échappé” à l’auteur, par cette grâce hasardeuse qui le fait médiateur d’une apparition. La pratique artistique, si l’on admet cela, est donc une discipline de l’inadvertance.

La technique, l’accumulation des expériences, des acquis, recettes et savoir-faire ne sont rien sans la survenue de cette grâce. Mais cette survenue n’aura pas lieu en leur absence et si nous connaissons beaucoup de productions savantes inertes et muettes, nous ne saurions citer de réussites innocentes. – Dieu est tout mais ne remplace rien –

On peut, pour évoquer la pratique du peintre, user de la métaphore guerrière : il y a stratégie et tactique, ces instances de découpage du temps de l’action.

Il y a bien de la présomption à évoquer la stratégie du créateur, c’est son domaine intime et le commentaire lui appartient.. La tactique, par contre, livre des indices à l’appréciation desquels le spectateur peut s’aventurer avec quelque légitimité. Ne nous représentons pas cette approche comme procédant de préoccupations sophistiquées ; il s’agit simplement de “voir” , pour le plaisir, comment Aguilar s’est mis en péril pour faire sortir le duende. La satisfaction escomptée de cette re-présentation imaginée a posteriori s’apparente à celle du commentaire de la toromachie, des Echecs, de la gastronomie ou de la guerre. Nous y éprouvons la véracité de l’adage selon lequel “l’homme de génie est celui qui m’en prête”.

DU FOND

SUGERENCIAS

Michelet nous dit, dans le prologue de “La sorcière” comment le siècle des lumières scelle le deuil du Dieu Pan.

Les siècles de christianisme ont composé, fût-ce dans la guerre, avec les puissances dionysiaques : 18 siècles de batailles, escarmouches et guérillas, partages et compromis, cycles.

Ces deux millénaires ont façonné les adversaires, vieux couple terrible, qui se ressemblent à se confondre, au point que nous n’imaginons meilleure incarnation du Malin que Torquemada, ni piège plus diabolique dans sa mécanique que le manuel de procédure de l’inquisition.

A l’extinction de la Grande Révolution, lorsque la mythologie sociale moderne parfait sa mise en scène, il n’est pas indifférent que Lavoisier inaugure l’approche du monde chimique par la pragmatique comptable : “rien ne se perd, rien de se crée, tout se transforme”. Dans le civil Lavoisier était percepteur, il soumet la nature à des bilans comptables, et, en chimie, cela fonctionne.

Alors dans l’imaginaire de ceux qui écrivent en l’inventant, ce qu’ils croient être l’esprit du temps, Michelet entendit tomber un silence terrible : le Grand Pan était mort. Il n’accompagnerait plus l’homme de son invisibilité dans un univers désenchanté, en cours d’inventaire.

Cette secte prosélyte au zèle redoutable, crût alors et imposa au siècle dernier, l’idée baroque que deux et deux font quatre ailleurs que sur le papier. (Alors que les bambins découvrent dans l’expérience vulgaire qu’il n’en est rien.)

Aguilar , / élégant des crêtes /, évolue dans un espace préservé de cette infection. Il peint non seulement un monde, mais bien, plutôt, d’un monde libertaire de l’intuition souveraine aux ordres de causalité subvertis.

– Monde premier de la mémoire inaccessible, de tout ce que nous avons, pauvres, “sur la langue” et qui s’efface. Ligne d’horizon de la souvenance, son bord.

– Ce monde, souvenez-vous, où, comme la fortune, l’homme pouvait perdre l’honneur, son nom, son ombre, son reflet ou son image, son odeur ou son regard et jusqu’à sa puissance fécondatrice.

REFLEJOS

Un monde où le reflet d’une lune, émancipée, peut resplendir, affolé, sous un ciel sans astre, où on peut assister, nymphes inverties, univers subaquatique des divinités yorubas, au mystère d’un coucher de soleil réfracté, perçu depuis les abîmes marins.

SUGERENCIAS

Notre géomètre, cartographe, dandy des confins atteste, ici, par la facture, d’un souci de notation en quelque sorte sténographique adaptée à la saisie, en temps irréel, de l’ impalpable présence, indicible, qu’il donne à voir dans la profusion fourmillante d’une notation fougueuse de l’infiniment fugace. Croquis, à la manière de Delacroix retour d’Afrique du Nord, carnet de voyage, presque caricature par l’hypotypose. Concentration des signes réels de l’identification où, dans l’ urgence assignée par l’oubli, le dessinateur compose avec la technique pour repousser l’ horizon d’ amnésie où s’abolit notre univers personnel.

Aguilar nous livre enfin, inespéré, un recueil, croquis d’expédition superposés, comme à Lascaux dans la grotte. Indications énigmatiques de ce que recèle l’ombre dans l’environnement d’un Dionysos tropical, suggestion de ce qui advient en notre absence, dans notre dos ou dans le noir, et dans chaque battement de paupière, lorsque l’extinction de nos myopies autorise une incarnation diaphane à l’indicible.

Aguilar possède cette vertu jésuitique, il a saisi l’infinie puissance réénoncée par le Basque de Loyola que libère l’abandon de l’Ego.

Ses croquis d’expédition ont cette force vitale des accords de couleur d’une nature que l’artiste transcrit, transgressant avec humilité les inhibitions coloristes de l’Ecole sans avoir à prendre position, enjambant toute polémique.

C’est qu’il y a toujours de la pose dans la manière de peindre, pratique de la créature où nous retrouvons, bien sûr, l’écueil des sept péchés capitaux. L’orgueil est le plus répandu chez les peintres débutants (et peut-être y a-t-il de grands “peintres débutants”). La faiblesse ici consiste à abandonner la voie intuitive pour le calcul logique afin de plaire. Allégeance au contrat propitiatoire ; sacrifice d’alliance avec le Moloch imaginaire, 1er cercle où s’épuisent bien des destins.

La blague selon laquelle il y a plus de gens sérieux que de gens drôles parce qu’il est plus facile de faire semblant d’être sérieux que d’être drôle se vérifie parfaitement en peinture. Particulièrement dans le genre d’expression qui nous occupe ici et où l’artiste médium pallie à l’absence d’informations de première main par le recours à un catalogue de formalismes d’autant plus efficace qu’il est convenu.

L’approche des tierras incognitas visitées par Aguilar, pour qui n’est allé aussi loin dans l’incursion, ne livrera qu’un bric-à-brac, colifichets, gris-gris et souvenirs pour touriste qu’il se devra de dramatiser par des artifices d’éclairages pour tenter de leur insuffler un pouvoir absent. En peinture le choix du dramatique et de l’austère, du triste et de l’effrayant traduit ce désarroi de qui cherche un effet dont il n’a pas les moyens. Dans Sugerencias nous savons que jusque dans l’impertinence des couleurs, il y a notation objective (si l’on pouvait dire) ; il n’a pas pu “fabriquer” ces harmonies, aussi improbables que la couleur des dendrobates ou de l’oiseau quetzal dans le monde occidental.

Il nous livre là, mine de rien, accessoirement, et enfin, la preuve de ce que le rêve est en technicolor à l’encontre des allégations de sectes héritières des siècles de ténèbres et de mortification de l’homme coupable. Sectes régnantes sur la mort du millénaire dont la toute puissance sur le petit homme dont parle Wilhem Reich, nous persuade d’un en deçà de la conscience bavarde gris et inodore.

Nous voici rassuré, la couleur y brille en ondes généreuses, y pulse en enchaînements organiques et végétaux, y miroite d’intentions en cours de substentation ; chambre à bulle révélant la silhouette de projets d’êtres en cours. Espace foisonnant des virtualités pulsatives d’une incarnation en gésine dans l’intangible. Anatomie du Fatum ou scène de la vie des “duendes” selon nos métaphores intimes.

– Humboldt (le linguiste, frère du père éponyme d’un courant marin) explique que l’effacement de la mémoire permet de ne pas être submergé par l’avalanche continuée de la survenue du monde et conditionne notre accès à un ordre narratif.

– L’amnésie serait le prix de l’ordre – et ce ne peut être un hasard si des hommes d’ordre tel Napoléon ou De Gaulle, initiés aux arcanes du grand jeu l’ont remarqué et écrit : – l’homo politicus est amnésique –

– A un moment, à la césure des époques du bronze et du fer, s’exprime une tendance des polythéismes à produire, chrysalides, des monothéismes.

Le Sénat romain entérine, faisant de l’avant dernier rameau du monothéisme mosaïque des Hébreux la religion d’Etat, son intromission en l’inconscient religieux occidental d’un empire pré-conscient de n’être que la péninsule de l’Eurasie. Schémas et fragments difractés de la mémoire historico-mythique du moyen orient de la haute antiquité, sédimentation des spéculations, enfilade des réécritures millénaires du groupe Hébreux puis Grec . Dieu parle avec le peuple élu.

La première parole de l’oration est : ” Ecoute Israël”, injonction dont les enfants se souviennent qu’elle signifie, par surcroît, “obéis”.

L’Anthropologie, qui établit des diagnostiques et se dispense de proposer des solutions, peut envisager, petite Suisse, des apparentements systémiques pertinents que ne tolérerait pas le champ polémique. Et de ce point de vue, morphologique, l’ordre de la primauté du verbe résonne dans la découverte lacanienne d’un “inconscient bâti comme le langage”, image dont nous savons la force éclairante, et la capacité, sirène, de subjuguer les convictions.

Aguilar, voyant, nous hèle d’autres couches du sédiment, attestant, ici, d’une alliance antérieure, avec des dieux folâtres et pour tout dire adolescents, et, sans l’ombre d’un doute, leur injonction à l’adresse de l’éveillé est : regarde.

L’innocence de la dupe serait de ne pas saisir le paradoxe qu’il y a à gloser de cela. La cohérence indique la voie du silence, symétrie à l’iconoclasme dans l’assomption d’un avènement du visible.

– extinction du verbe, avènement du voir – Mais notre génération de rhéteurs de bas empire a tôt appris à composer avec l’absurde. Et, sachant que les glyphes des codex ramenés en contrebande, dieu sait d’où, par Aguilar (gardien de la passe, Charon aztèque), ne trouveront la pierre de Rosette qui en livrerait le sens littéral, jamais ; Je ne pus m’empêcher, faiblesse, d’en dire quelque chose. Quelque chose dont, à l’instar du directeur des réserves américaines concluant une conférence je dusse vous prévenir de ce que ” si vous l’avez compris, c’est que je me suis mal exprimé”.

Texte sur le peintre HUMANO, écrit par Pierre BARATCABAL, anthropologue français, diplômé de la Sorbonne (Paris), architecte diplômé à Paris. Il fut professeur de dessin anatomique et professeur de théorie de la couleur à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris.